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Dimitri Vassilakis

Pianiste / Jusqu’au dernier instant

Játékok (1973-2010) de György Kurtág et Incises de Pierre Boulez (version de 1999 au Carnegie Hall de New York).

Deux rencontres restent pour moi inoubliables : la première s’est déroulée pendant la préparation d’un programme autour des Játékok de György Kurtág à la Cité de la musique. D’emblée, le caractère bref de ces compositions pose un problème d’assemblage pour la constitution d’un programme. De plus, l’exigence légendaire et l’insatisfaction permanente de Kurtág, aussi bien vis-à-vis de lui-même que de ses interprètes, créait une atmosphère, certes passionnante, mais tout à fait stressante pour les musiciens. L’équipe de production semblait également avoir épuisé toute son énergie et ses ressources diplomatiques afin d’obtenir de lui le programme définitif dans les délais nécessaires à des fins d’impression et de diffusion – ce qui relevait de l’impossible, le compositeur étant l’indécision personnifiée ! J’ai adoré cette exigence qui me poussait au-delà de mes limites, au-delà de ce que je croyais possible, au point de me demander si je savais vraiment jouer de mon instrument. La fameuse maxime de Socrate, « Je ne sais qu’une chose, c’est que je ne sais rien », prenait là tout son sens !

Mon deuxième souvenir concerne une des versions d’Incises de Pierre Boulez. L’œuvre ayant longtemps été « en devenir » – in progress, pour reprendre le terme qu’il utilisait volontiers lui-même –, j’ai eu l’honneur d’en assurer, non pas une, mais plusieurs créations ; chacune des versions étant un peu plus longue que la précédente. Avant chaque exécution, je n’étais jamais sûr de jouer la version que je connaissais car des nouvelles pages pouvaient parfois apparaître, comme par magie. Le compositeur me confiait en effet souvent qu’il avait des nouvelles idées, des projets ; l’acte créateur authentique n’est évidemment pas prévisible. Une fois, en particulier, l’œuvre était programmée pour un concert au Carnegie Hall de New York, et je suis allé le trouver quelques jours avant pour lui jouer la dernière version reçue – laquelle n’était vraisemblablement pas définitive. Je me souviens parfaitement lui avoir fait part de ma perplexité, tant il m’apparaissait évident que la fin provisoire de la partition n’avait rien de concluant sur le plan musical. Avec le recul, je me demande comment j’ai trouvé le courage de le lui faire remarquer ! Sa réponse fut, comme souvent, lapidaire : « Tu rajoutes un point d’orgue au dernier accord ! » Trois ou quatre jours plus tard, j’arrivai, après un long voyage, à mon hôtel new-yorkais, n’ayant qu’une seule envie : me reposer le plus rapidement possible afin d’être en forme pour le concert du lendemain. Je me souviens de notre régisseur Jean Radel arriver vers moi, un sourire mystérieux aux lèvres, et me tendre une enveloppe. Celle-ci contenait une nouvelle page d’Incises (manuscrite, bien sûr !), qui tenait lieu de fin (toujours provisoire !), à jouer au concert ! Tous ceux qui ont vu des manuscrits de Boulez vous diront combien son écriture était fine (on dirait une sorte de calligraphie hiéroglyphique). La première urgence du moment fut donc de grossir chaque note afin de rendre le texte lisible, avant même d’en envisager toute exécution. Cette page est finalement restée comme la fin définitive d’Incises et je suis très honoré de l’avoir reçue en cadeau de sa part. Je ne saurai jamais si elle a été composée dans l’avion ou bien chez lui, au retour de notre séance de travail. Ce qui est certain, c’est que ma remarque n’était pas tombée dans l’oreille d’un sourd…

Portrait de la galerie photos © Franck Ferville