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Sophie Cherrier

Flûtiste / « Et cette fois-ci, le tempo ça allait ? »

Répons (1981-1984) de Pierre Boulez, pour six solistes, ensemble, sons électroniques et dispositif électronique en temps réel.

Je me souviens, pour la dernière version de l’œuvre, de notre « angoisse » en recevant, quasi à chaque répétition, des feuilles annotées d’une kyrielle de notes qu’il nous fallait apprendre très vite. Kristina, la copiste de Pierre, toujours souriante, arrivait le matin avec des valises sous les yeux après avoir travaillé toute la nuit pour nous apporter les nouvelles pages. Quand on connaît l’écriture si petite et si fine de Pierre, on imagine ce que cela représente…

Je me souviens de l’inquiétude de Pierre au chiffre « 21 », inquiétude qu’il a gardée à chaque exécution, comme en témoignait sa main qui tremblait légèrement. Pourquoi ? Parce que le geste de « 21 » déclenche l’entrée des solistes mais surtout celle de l’électronique. À l’époque, l’on travaillait avec une console 4X ; nous en étions au tout début de ce dialogue entre musiciens et électronique et il y avait parfois bien des ratés... voire parfois une petite explosion ou une panne de courant.

Je me souviens de ces kilos de matériels à transporter lors des tournées et du temps de montage si long qu’il nous laissait libres des journées entières entre les concerts.

Je me souviens d’un passage particulièrement virtuose que Pierre aimait diriger extrêmement vite, terminant chaque fois par la question : « Et cette fois-ci, le tempo ça allait ? » Peu importait notre réponse : au concert, nous savions qu’il lâcherait les chevaux.

Je me souviens de l’entrée d’une employée dans l’Espace de projection de l’Ircam, venue avec son balai pour nettoyer. Entrée aussitôt suivie par une colère de Pierre, laquelle colère fut immédiatement reprise, amplifiée et spatialisée par le dispositif électronique ! Le tout se terminant par le rire de Pierre, l’œil vif et pétillant, se joignant au nôtre.

À la carrière de Boulbon, l’été 1988, je me souviens du vent et de notre bibliothécaire Nicolas, à genou à côté de Pierre pour tenir la partition pendant les 45 minutes que dure la pièce, et aussi de la grosse sauterelle qui sautait sur les pages.

Je me souviens de nos têtes quand on nous a annoncé que nous jouerions deux fois Répons (deux fois 45 minutes) pour permettre au public de l’entendre à deux endroits différents de la salle. Aujourd’hui, nous y sommes habitués.

Mais je me souviens surtout des merveilleux concerts de Répons, pièce emblématique pour l’Ensemble, de la magie de cette fin si belle et poétique, des lieux superbes où nous l’avons jouée, de la longue tournée de 1986 aux États-Unis, de Salzbourg, du Carnegie Hall et de l’accueil enthousiaste du public et en particulier celui de nombreux jeunes à Tokyo.

Tout récemment il nous a été donné de revivre une grande émotion lors du concert pour les 90 ans de Pierre Boulez : Répons à la Philharmonie de Paris dirigé par Matthias Pintscher !

Portrait de la galerie photos © Franck Ferville